Il était ma vie et le cancer me l’a pris

Il était ma vie et le cancer me l’a pris…

Le mois de novembre, un mois que je n’aime pas.  Il y a des périodes de l’année qui ont le don de me mettre complètement en vrac. Hypersensible que je suis, je suis submergée par la douleur, par ce trou béant qui ne se comble pas…Aujourd’hui je n’ai vu que des images de cimetières fleuris de milliers de pomponnettes passer dans mon flux sur Facebook, des messages tristes…j’ai passé une fin de nuit à pleurer dans ma voiture en revenant d’une sortie entre amis parce que je savais que ce matin je devrais  » faire mon devoir » et me rendre au cimetière…Mais je ne m’y suis pas rendue, parce que ça me faisait trop mal, parce que j’avais peur de ressentir tout ce que j’allais ressentir devant sa tombe…

C’était un homme dur, un homme né dans les années 30. Il était issu d’une famille nombreuse, son père décédé pendant la guerre. Il avait dû quitter l’école pour aider ses frères à subvenir aux besoins de ses petits frères et sœurs et de sa mère. Il a travaillé sur le parterre de la mine à trier les cailloux de charbon, il a ensuite été d’usine en usine pour gagner un peu plus d’argent. Un jour il a fondé une première famille et la vie a fait qu’il a perdu une petite fille âgée d’un mois suite à une méningite foudroyante. Cette perte l’a partiellement brisé mais il s’en est relevé. Après quelques années il a connu ma mère et je suis née de cette union.

Mon père était ma vie, mon pilier, cet homme qui pouvait encaisser les épreuves et se relever toujours plus fort. C’était un homme qui depuis ma plus tendre enfance m’a aimée et m’a montré que la vie était loin d’être facile. Il ne me ménageait pas, ne me racontait pas des histoires de princesse pour qui la vie souris chaque jour. Il me parlait de la vraie vie, de cette chienne difficile que l’on devait apprendre à apprivoiser pour devenir un beau papillon. Il m’a appris à aimer la vie, à la voir telle qu’elle l’était, il m’a appris à me battre pour ce en quoi je croyais, pour ce que je pensais être juste. Il m’a appris la valeur du travail, le respect d’autrui et il m’a appris à aimer. Il m’a portée tout au long des 33 ans que j’ai passé à ses côtés. Il a pris soin de moi petite lorsque j’étais malade, il m’a encouragée à continuer à écrire, il m’a recadrée lorsque j’étais une adolescente rebelle, il a été un grand-père fier de ses petits-enfants.

Lorsque j’étais adolescente, dans un de mes pires moments de sale gosse pourrie il m’a annoncé que le bouton qu’il avait près de l’œil était un cancer de la peau. Il a dû être traité par cryothérapie pendant 3 ans tous les mois pour venir à bout de cette saloperie. Il allait et venait, 125 kilomètres aller-retour pour subir ces brûlures par le froid, nous vivions encore au Portugal.  Je l’ai vu souffrir de migraines atroces, l’œil très gonflé mais il ne s’est jamais plaint. Il s’est juste battu en me rassurant. Et puis pas mal d’années se sont écoulées.

 

La vie ce n'est pas attendre que la tempête passe C'est apprendre à danser sous la pluie

Juste avant la naissance de mon fils, il avait perdu beaucoup de poids et il m’a annoncé qu’on lui avait diagnostiqué un cancer des poumons, les deux étaient atteints…je l’avais deviné mais je ne voulais pas le croire…je l’ai vu encore maigrir, se rendre à ses séances de radiothérapie puis se faire opérer, le voir à peine respirer…le voir subir des douleurs atroces…le voir brûler de l’intérieur avec ses chimiothérapies. Mais il a toujours gardé le sourire car il me disait que j’étais sa raison de vivre, que tant que je serais sur terre, jamais il n’arrêterait de se battre.  Et il s’est battu, il a souffert mais il s’est battu, il m’aimait et j’étais sa raison de vivre… il me le disait chaque jour…il s’est relevé et il a pu voir son petit-fils naître, il a pu le prendre dans ses bras, lui donner de la crème fraîche en cachette, il a appris à l’aimer comme il m’aimait…
Ensuite je lui ai annoncé que j’étais enceinte à nouveau et lui m’a annoncé qu’il était à nouveau atteint d’un cancer du poumon…moins de 2 ans après la fin de son traitement. Cette fois il n’a pas pu vivre les premiers jours de ma fille Gwenaëlle car il avait été hospitalisé d’urgence la nuit précédent mon accouchement. On lui avait enlevé un morceau de poumon mort de chaque côté. Je ne pouvais pas non plus aller le voir car il était en chambre stérile mais il s’est battu….

Ensuite il a passé quelques bonnes années à vivre et à prendre soin de nous et à nous aimer. Il a été heureux car il voyait que j’avais fondé ma propre famille, une jolie petite famille. J’étais heureuse de voir cet homme marqué par la souffrance continuer à être fort et vivre. Après 7 ans de bonheur tout s’est écroulé. On nous a annoncé une récidive, la dernière.
Il a souffert, il a perdu 22 kilos, il a subi une fois de plus rayons et chimiothérapie intensive mais le cancer a pris le dessus. Il a atteint les deux poumons, les intestins pour se généraliser 2 mois après…il m’a demandé si je voulais qu’il continue à se battre et je lui ai dit que malgré tout l’amour que je lui portais je ne voulais pas le voir partir en souffrant… mais encore une fois, têtu… il s’est battu et il s’est accroché encore et encore.

Un soir on m’a appelée d’urgence pour me signaler que mon père gisait devant sa porte à son domicile… il a été hospitalisé et il n’est jamais retourné à la maison… il était devenu trop faible et une pneumonie l’a fauché…. 48 heures avant sa mort mon père était heureux parce que je l’aimais, parce que je l’entourais d’amour. Il était heureux parce qu’il était persuadé qu’il survivrait encore une fois et qu’il viendrait vivre avec sa fille et ses petits enfants…ensuite c’est le coma qui l’a enveloppé… je l’ai veillé pendant ses dernière 48 heures à la clinique mais je n’ai pas pu lui dire au revoir car il était déjà dans le coma…j’ai comaté avec lui et contre lui sur son lit et je lui ai parlé d’un tas de choses heureuses que nous avions vécues, de tout ce qu’il m’avait appris. Je lui ai promis d’être aussi forte que lui et de me battre pour lui.

Il était mourant et lorsque ses apnées se faisaient de plus en plus longues je lui disais que je l’aimais et il sursautait et respirais à nouveau. Je sais qu’il m’entendait et qu’il refusait de lâcher prise pour rester avec moi et puis….il  a cessé de respirer et mon monde s’est écroulé….J’ai senti le monde se dérober sous mes pieds, comment faire sans mon père, comment faire sans lui…et aujourd’hui je ne sais toujours pas comment faire sans lui…j’y suis juste contrainte.
C’est la première fois que j’en parle ouvertement de mon père, de cet homme exceptionnel, de cet homme aimant, courageux et fort, chiant des fois et obstiné, un homme qui a souffert mais qui a toujours su aimer et prendre soin des autres. Cet homme est mon pilier et il n’est plus là, je tente tant bien que mal d’être forte moi aussi mais c’est difficile. Je tente de tenir la promesse que je lui ai faite mais ce n’est pas toujours facile.

Tout le monde m’a menti en me disant qu’au fil des années le trou béant, cette douleur si forte, le manque allaient s’estomper mais ce n’est pas le cas. Il me manque, chaque jour quelque chose me rappelle mon père : une photo, une chanson, un souvenir.  La douleur ne s’est pas estompée, le vide ne se comble pas dans ma poitrine et j’ai besoin de lui. Je vous déteste car vous m’avez menti…

Papa, de là-haut j’espère que tu vois que je fais des efforts, que tu vois que je t’aime plus que tout, papa tu me manques terriblement et la vie sans toi n’est plus aussi douce.  Je m’accroche à la vie et j’espère que tu es fier de moi malgré mes erreurs. Je t’aime de tout mon cœur et de tout mon être. Tu es mon tout, tu es ma vie…tu m’as donné la vie… Aujourd’hui il y a des personnes qui prennent soin de moi aussi, une famille et des amis.

La vie ce n’est pas attendre que la tempête passe, c’est aussi apprendre à danser sous sa pluie et tenir l’équilibre sous ses rafales de vent…

17 Comments

  • Les Pétales de Violette dit :

    Très touchant! Le mien est décédé quand j’avais 14 ans, accident de travail, ça a été très vite. J’admire ton courage, ta poursuite de bonheur. 7 ans de combat c’est tellement énorme.
    Bises et encore courage!

  • Laura dit :

    Quel texte magnifique ! Je l’ai lu les larmes qui coulaient tous le long, je ne peux qu’imaginer ta peine et ta douleur face a cette perte. Bon courage .

  • Corinne dit :

    Merci pour ton gentil message Sandrino, tu as raison 🙂

  • Sandrino dit :

    Bonjour Corinne,

    ton texte est à la fois beau et émouvant. Tu es courageuse d’avoir écrit cet article et c’est un beau cadeau que tu fais à ton père.

    J’ai connu le même problème que toi il y a 3 ans avec mon père et cette année où j’ai perdu également ma mère. On n’oublie pas, on apprend à accepter et à se souvenir des bons moments passés ensemble.

    Le plus important, c’est que tu lui aies dit et montré à quel point tu l’aimais avant qu’il ne parte. J’ai eu cette chance avec ma mère, je ne l’ai pas eu avec mon père et je le regrette.

    Il te reste maintenant à t’occuper de tes enfants comme ton père s’est occupé de toi, avec beaucoup d’Amour et de bienveillance.

    Sandrino

  • Vigneron Priscille dit :

    non une blessure ne se referme pas, on apprend a vivre avec, on nage, on coule on nage, mon papa passe aussi par la, il y a 7 ans cancer de la gorge, et la cancer du poumon, je rage aussi je le porte haut et fort en le soutenant, on ne sais pas ce que va être l’avenir, en tout cas je te fait de gros bisous, sincèrement, tu sais ou me trouver si tu a besoin de parler

  • Corinne dit :

    Merci Louloute 🙂 Excellente semaine à toi également

  • louloutediary dit :

    Ton texte est très beau, et émouvant.
    Je te souhaite de pouvoir apaiser cette douleur du mieux que possible, et continuer de goûter aux petits bonheurs de la vie.
    Bonne semaine

  • Corinne dit :

    Merci pour ton message Hapiness, il a fait de moi une femme forte et je l’aime de tout mon coeur….merci pour ton message sincère qui m’a fait beaucoup de bien ce soir….

  • Serena dit :

    Quel récit poignant ! J’en suis bouleversée ! Ceux qu’on aime sont toujours un peu avec nous, dans nos cœurs, mais je ressens comme toi : les vides ne sont jamais comblés et la douleur reste, même après les années. Je t’envoie plein de bisous <3

  • Coucou ! Je découvre ton récit. Je suis bouleversée car il transpire d’amour, du vrai amour. Celui qu’on ne remplacera jamais. Dis-toi juste, si cela peut te consoler, que cet amour, celui si intense, cette fusion, cette proximité, ce soutien sans faille, tu l’as eu dans ta vie. N’ayant jamais pu ressentir cette force envers mes parents pour diverses raison, même si, je les aime à ma façon, sache juste, que ces années passées à ses côtés sont un cadeau, et que maintenant, c’est à toi d’avancer et de mettre en pratique ce qu’il t’a légué : La force. Que tu aies eu le courage d’écrire ceci, sans filets, que tu aies réussi à me faire pleurer, tu as tout simplement encore de lui, en toi, encore de vous … Il n’est plus là par le corps, mais tout ce qu’il t’a transmis, donné et enseigné, tu l’as en toi pour toujours !

  • Corinne dit :

    je l’aime tellement….

  • Helpblog dit :

    C’est tellement touchant, c’est un magnifique hommage que tu fais à ton papa.

  • Corinne dit :

    C’est tout à fait ça, merci pour ton soutient Ava

  • Ava Amara dit :

    C’est beau et triste à la fois. Nos êtres aimés vivent en notre cœur à jamais. Quelle chance de les avoir côtoyés et quel désespoir de ne pas pouvoir les serrer à nouveau dans nos bras. Ainsi va la vie, belle et cruelle à la fois. Que l’amour de tes enfants adoucissent ta peine.
    Bise.

  • Corinne dit :

    Merci Poucinette

  • Misspoucinette dit :

    Ton témoignage est très touchant et très poignant. Je tensouhaite beaucoup de courage pour apprivoiser ta douleur et vivre malgré l’absence.
    Amitiés

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